JEUDI 3 JUILLET 2008
Alicante.
D' Esplá à Manzanares, l' essence des toreros méditerranéens.
Une tauromachie de la mer

ilan de la nuit de la saint Jean, à Alicante : 178 hogueras, constructions carnavalesques, brûlées selon la tradition, 105 tonnes de bouteilles et verres en plastique sur les plages, des milliers de pétards et 30 comas éthyliques.
Bilan triomphaliste de la corrida du jour, der des ders d'une feria où il est difficile de pétarder : un torero ressuscité, un nouveau matador, un artiste méditerranéen, tous par la grande porte. Soit El Juli, Eugenio Pérez et José Mari Manzanares.
El Juli, 2 oreilles, se retrouve, en partie, devant le bravo et faible Figurón, une seule pique et des cornes indéfinissables comme les collègues, mais de la race et du fond. Il tient la note jusqu'au bout. El Juli le torée mains basses, enchaîne bien, le cite de près, lui donne une faena à la fois profonde et habilement populaire. Le public est gentil, il digère les petits fours de l'entracte, la musique joue España Cañi et le toro est noble.
El Juli le tue d'une grande estocade. Depuis quelque temps, ça ne lui arrivait plus. Lui qu'on a vu dernièrement, à Madrid par exemple, ramer pour liquider sans éclat les affaires courantes, retrouve le goût de toréer. Il le dit au micro de la télévision locale qui retransmet la corrida phare de la feria avec des commentaires en valencian : «Je suis content de m'être retrouvé. Jusque-là, je n'étais pas présent au niveau qui est le mien.»
A genoux. Le nouveau matador ? Un local. Eugenio Pérez, de Elda, frère du matador Antonio Pérez «El Renco».
Eugenio Pérez aurait pu couper déjà une oreille face à Dakar, son toro d'alternative, qui était aux petits oignons. Il venait noblement, se replaçait au petit poil, accourait sans se faire prier. Eugenio Pérez mettra un peu de temps à voir sa noblesse. Il lui a manqué de se croiser un peu plus avec lui. Il rate les estocades mais réussit celle à son dernier toro après une faena allègre achevée à genoux par un final démagogique. 2 oreilles.
Manzanares, le torero de la Méditerranée, torée avec fluidité à la cape puis à la muleta et, surtout, de la droite, le noble, faible mais un peu manso Envoltorio. La musique joue Nerva.
Sa tauromachie est équilibrée, lumineuse, cadencée. Manzanares s'abandonne dans la passe. Il accompagne la charge du toro avec tout son corps. Il semble se déployer comme une voile. Son art tout en équilibre et en élégance fait penser à la navigation harmonieuse d'un voilier qui met à la cape, règle sa vitesse, réduit le roulis.
Ou alors, on est intoxiqué par son discours du 15 juin, jour inaugural de la feria d'Alicante. Il avait en effet ouvert les festivités du balcon de la mairie. Devant des milliers de personnes, en présence de sa famille et de sa fiancée Rocío, il avait, passage obligé, célébré en valencian «Alacant la mitjor terreta del mon», «Alicante, le plus beau pays du monde, où tout le monde est artiste».
Après avoir rendu hommage aux toreros de la terre, les Tino et Pacorro, les Esplá dont le dernier, Alejandro, il avait enseveli son père sous les fleurs, «un des plus grands maestros qu'a donné la fiesta au long de son histoire». Au début de son intervention, il avait aussi jeté quelques géraniums sur sa propre personne : «Je suis conscient de l'attente que vous avez de me voir vêtu de lumières.» Il avait ensuite reconnu l'influence de la mer et des paysages environnants sur sa sensibilité d'homme et de torero et comparé le sac et le ressac de la mer avec sa façon de toréer. «Nous qui toréons, nous essayons de réunir dans notre savoir faire face au toro toutes et chacune des singularités qui distinguent et différencient ce qu'on a pu appeler l'art de la Méditerranée.»
Résonances. Sur ce plaisant concept de «tauromachie méditerranéenne», le psychiatre et critique taurin Fernando Claramunt a, en 1992, et au sujet d' Esplá, livré un joli petit essai, Tauromaquia mediterranea, mundo interior de Luis Francisco Esplá.
Esplá s'y lançait dans une comparaison entre la mer et le toro : «J'y ai pensé bien avant de l'écrire et je ne crois pas exagérer en disant que je vois la mer et le toro comme une somme d'éléments majestueux, un bruit créateur, une menace, une solitude qui cherche ma solitude, une force innocente et brutale, avec beaucoup de vie et beaucoup de mort dans ses allées et venues. Pendant quinze minutes, moi et le toro ensemble, nous distribuons des souvenirs, des désirs, des cris, des frayeurs, des résonances, des affinités. Voir, des hauteurs rocheuses de notre côte, passer un bateau au loin, crée inévitablement une sensation de fugacité, un cillement au bout de quoi, en ouvrant les yeux tu aperçois déjà autre chose. L'amertume face à la disparition d'une grandiose, très belle et impossible relation, je la ressens autant au bord de la mer qu'au centre de la piste.»
Dans son discours, Manzanares n'est pas allé aussi loin. En somme, sur l'art de la Méditerranée, il est resté vague.
JACQUES DURAND

Saragosse. Salvador Vega revient fort, Aparicio et Morante voient leurs belles faenas mal récompensées.
Le président est dur d'oreilles

amedi à Saragosse, corrida goyesque.
La ville célèbre le bicentenaire de ses sièges par les troupes de Napoléon.
La banda s'est mis à la hauteur : elle joue Capricho goyesco à Morante et La Maja de Goya à Aparicio.
Les toros de El Vellosino et de La Campana ne sont pas dans le ton : ils manquent d'entrain ou se défendent.
A Saragosse dans les années 30, un numéro de music-hall accompagnait les corridas. Un fakir se faisait enterrer sous la piste de la Misericordia avant la sortie d'un toro et ressortait de son trou sous les bravos à la fin du combat.
Samedi, Aparicio fait le fakir. Il disparaît sous la bronca devant Borrajito, qui ne charge pas, et surgit comme un diable et sous l'ovation devant Decano, qui ne vaut pas beaucoup plus. Il le torée rageuse ment de la droite, jette au loin son épée pour le toréer à gauche, se fait salement prendre, se redresse sonné mais furax, lui donne trois passes et le tue d'une grande estocade. Malgré la pétition, le président lui refuse l'oreille.
Il avait également refusé une oreille à Morante, fameux à la cape tout l'après-midi, après une première faena longue, inventive et pleine de charme devant le fragile Lavadito.
Salvador Vega ne laisse pas passer Borrego qui a un peu de jeu. On retrouve le meilleur Vega, noyé ces temps derniers dans sa propre aboulie. Il est décidé et sa tauromachie dominatrice brille par sa fraîcheur, sa finesse, la toreria primesautière de ses remates. Il coupe 1 oreille. J.D.